jeudi 5 juin 2014

Des récits à la Maison du Lac (Arles)

Nous organisons des ateliers à la Maison du Lac d'Arles, depuis le début de l'année, avec des pensionnaires que nous rencontrons le plus souvent individuellement.
Ce sont des moments d'une rare intensité, qui nous permettent d'échanger sur le passé de chacun, et de se rappeler de bonnes recettes de cuisine (qui donneront lieu à un recueil particulier)...


Ici Monsieur Barterat nous raconte sa guerre, son passé de policier, avec décontraction et bonhomie, voici des extraits de son récit:


Eugène Barterat vit depuis trois ans à la Maison du Lac. Disposé à me raconter un peu de son histoire, nous allons dehors pour parler. Il s’installe sur le banc au soleil et tire de son blouson de cuir une cigarette. "J’en fume deux ou trois par jour, pas plus".

Je ne lui fais aucune remarque sur sa justification qu’il n’a pas à me faire. A près de 90 ans, Eugène Barterat fait comme bon lui semble. Le soleil révèle ses yeux clairs et bleus. Sa vitalité.

Eugène est né le 11 juillet 1924 à Salon de Provence. Monsieur Barterat a fait partie de  la Résistance. J’attaque la discussion sous cet angle héroïque. Mais l’homme reste imperturbable, et humble.

« Oh ben moi vous savez, je n’ai pas fait grand chose. Un peu des papiers, et ça m’est arrivé d’aller vers Mas Thibert, mettre des gens dans un avion. Mais je ne sais pas qui j’ai mené, ni qui j’ai récupéré. Il y en a qui partaient, il y en a qui arrivaient aussi. C’étaient des Français, des gens dont je n’ai jamais su le nom. Eh oui c’était trop dangereux de savoir les noms. J’avais un billet de vingt francs coupé en deux, et j’allais à tel endroit, à tel numéro et il y avait un bonhomme, ou une bonne femme qui devait me donner l’autre moitié de ce billet. Alors je savais à qui j’avais affaire, je savais que c’était quelqu’un du réseau, mais je ne le connaissais pas. Mon père portait des papiers à Toulon. Le réseau c’était « combat ». Je n’en sais pas plus. Le seul que j’ai vu et reconnu et qui est devenu par la suite bâtonnier à Aix, c’était Maître Juvenal. Il n’y a que lui dont je connaissais de nom. D’ailleurs juste avant à la Libération plusieurs ont été arrêtés, torturés, au Val de Cuech. Il y en a un qui s’appelait Jourdan. Une fois ils sont venus pour arrêter mon père, qui lui aussi faisait partie du réseau. Je baragouinais un peu l’allemand. Je suis allé directement à la Kommandantur, et j’ai dit « il est arrivé trois hommes là qui ont embarqué mon père ». Le gars a téléphoné et il a dit « ah c’est bon ». Ils avaient juste questionné mon père pour lui demander pourquoi il avait une carte, il avait répondu qu’il crevait de faim et que c’était pour trouver à manger. Ma foi ils ne l’ont pas torturé ni rien. Il a été libéré.
J’étais rentré dans la Résistance par mon père. Pendant tout le temps de la guerre, je ne l’ai vu qu’une fois. On était dans le même train, j’ai fait comme si je ne le connaissais pas. Il fallait jouer double jeu pendant la guerre. Faire attention à tout.
J’avais été mobilisé pour les chantiers de jeunesse du temps de Pétain, j’avais reçu mon papier pour aller à Aguessac. Ils m’attendent encore ! Monsieur Marc, qui est aussi à la maison du Lac, lui il est allé à Aguessac. Moi je suis resté un an chez des amis dans le Vaucluse, à côté de Carpentras. Après on a vu les Allemands qui foutaient le camp. Un jour j’étais près de l’étang de Berre, et j’ai eu chaud. Ils m’ont demandé la route pour Avignon. Ils m’ont pris le bois que je coupais et ils sont partis avec. Quand je suis revenu du Vaucluse, je suis rentré à la Tuilerie à Istres. Et là les Allemands nous ont ramassé au camp d’aviation. J’ai reçu trois ou quatre fois un papier pour aller travailler en Allemagne. Je n’y suis jamais allé. Il y avait un « bon vieux » là, enfin un Allemand quand même, qui avait fait la guerre de 14 et qui était blessé au pied. Un jour je me dis « merde tu tentes le coup, c’était au moment du débarquement. Il a réussi à ma faire échapper au STO. A la Libération je suis parti dans l’Armée De Lattre, l’Armée Française de Libération. J’avais 20 ans, j’étais marié avec un gosse. Mais je suis parti quand même.
Après j’avais fait une demande pour entrer dans la police. Je suis rentré comme CRS à Aix. C’étaient les anciens GMR (groupe mobile de réserve) les anciens de Vichy. Quand ils nous ont donné les tenues, il y avait les boutons avec la francisque de Pétain. J’ai dit oh putain je le porterai pas ! J’avais écrit plus haut. Et finalement on a eu des uniformes avec des boutons sur lesquels il n’y avait rien, puis des boutons avec RF dessus. Là ça allait. J’ai accepté de revêtir l’uniforme.

Des mots pour l'écrire à l'EHPAD de Griffeuille (Arles)

Depuis le début de l'année, nous menons des ateliers dans l'EHPAD de Griffeuille, avec un même groupe constitué d'une douzaine de personnes, avec lesquelles nous travaillons régulièrement sur
- la mémoire et leur récit de vie
- les chansons et ce qu'elles nous rappellent (ainsi nous chantons très souvent)
- l'anglais (car certaines personnes qui ont perdu la mémoire, se souviennent de mots d'anglais)
- la poésie (en disant des poèmes et en les écrivant)

Avec Jérôme, l'animateur, nous avons aussi réalisé un "Happy" avec les pensionnaires de l'EHPAD, d'après le célèbre tube de Pharell Williams. Cette vidéo qui fait actuellement le tour des services avec bonheur, est soumise aux accords de toute la hiérarchie. Elle sera bientôt en ligne sur You Tube (et nous ne manquerons pas de vous le faire savoir..)

Pour l'heure quelques images de l'atelier "poésie" où nous choisissons nos mots pour écrire...




mardi 29 avril 2014

Un livre pour les cent ans de Marcelle



Durant trois mois, à raison d’une séance par semaine, nous avons recueilli l’histoire de Marcelle Debuchy, pensionnaire à la Maison de Retraite du Lac à Arles. Et pour ses cent ans, nous lui avons remis son livre… Marcelle a eu 100 ans le 28 avril dernier. Sa mémoire est infaillible. Elle se souvient des poèmes qu’elle apprenait quand elle avait quatre ans, elle se souvient de tout. Marcelle adore la poésie. Elle s’est volontiers prêtée au jeu du récit de sa vie. Chaque semaine, c’était un rendez-vous attendu. Elle réfléchissait à ce qu’elle allait raconter. Elle préparait les séances, et était ravie de nos entretiens… Nous travaillons actuellement dans 3 EHPAD d’Arles: le Lac, Jeanne Calment, et Griffeuille. C’est une aventure humaine passionnante…

lundi 3 février 2014

4 novembre 2013 Bastières

"En 56, quand le Rhône avait gelé, le prêtre nous avait menés jusqu'à son mitan". Divette se souvient de tout ça comme si c'était hier. "La bombe est tombée dans la chambre de mon père!". Elle parle du bombardement du Pont de Trinquetaille en 1945, l'ultime qui a fait sauter le pont, après qu'il ait été loupé pas mal de fois. Sur le pont il y a avait des gens, qui sont tous morts bien sûr.
"Après ils ont fait venir la Jeanne d'Arc, et les gens traversaient le Rhône ainsi". Le fleuve alimente la vie arlésienne. Il est présent dans toutes les conversations. Tout comme la guerre. Ceux qui l'ont vécue, ne l'oublient pas...

17 octobre: foyer Billot

Le petit groupe se réunit au calme. Chacun prend la parole pour évoquer le travail, l'école, la guerre.
Certains souvenirs sont douloureux. Ils en appellent d'autres.
Cette dame était épicière, l'autre fille du cafetier. Elles en connaissent un bout sur la vie et les moeurs locales.
Les hommes qui boivent. les fêtes sont là pour ça: fête votive, feria...
Fikri, l'animateur du CCAS, est toujours très attentif à la parole des participants.
J'enregistre, je filme, je retranscris...Je suis à l'écoute...





Salin de Giraud

Faisons un tour de cette curieuse cité ouvrière où il y avait deux usines, deux clans, dont aujourd'hui les habitants semblent être les orphelins.
Car si les usines ont fait les beaux jours de Salin, depuis plusieurs années, la crise étant passée par là, elles ne tournent plus, ou si peu.
Salin de Giraud est né la soude et du sel, longtemps exploités par des ouvriers dont on me raconte des récits très durs. Des conditions de travail épouvantables, les pieds rongés par le sel. Des patrons très paternalistes qui ont construit les cités ouvrières, et pensé au dispensaire où les gamins allaient se faire soigner les dents, ou se faire piquer des vaccins obligatoires. Les Grecs qui ont construit une église orthodoxe dans des anciens baraquements laissés par les Américains après guerre. La nouvelle église catholique, elle aussi construite pour permettre aux ouvriers de cette confession, venus d'Italie, d'Espagne et de France, de se rendre au culte. Les bistrots, bien sûr où l'on se retrouve pour boire un coup, et jouer aux cartes. Les arènes qui sont là pour fédérer autour de la culture locale...
Et puis tous ceux qui vont à la pêche, et à la chasse dans les grands espaces voisins. La mer si proche, les étangs omniprésents.
Ceux qui sont d'ici, ceux qui viennent d'ailleurs. Des guerres sourdes de clochers.








16 octobre à Belmondo

Il y a toujours un peu de brouhaha dans le foyer. Avec José, nous nous tenons à l'écart. Il me raconte sa jeunesse de boxeur. On l'appelait "le Marseillais". Il faisait aussi de la moto, et me parle du circuit lors de la fête de Trinquetaille. Il allait chercher sa future épouse sur sa Motobécane BSA. Puins quand il s'est marié il s'est acheté une Triumph! . Depuis il a vécu toutes les guerres, les inondations, la maladie...
Il est né rue Michelet, en 1929. Il se souvient des bombardements des Américains, pendant la guerre. Ce sont eux qui ont fait sauter le pont de Trinquetaille. Il avait attrapé la gale du pain. C'est un officier allemand qui l'a soigné. C'est lui aussi qui l'a orienté vers un travail de mécano dans un garage. Pendant la guerre, il déchargeait des sacs de ciment à la gare. Après le premier bombardement en 43, les enfants n'allaient plus à l'école. La Gestapo les réquisitionnait pour aller balayer les routes...
Une dame très discrète me raconte comment elle a passé toute sa vie aux Nouvelles Galeries, un monument arlésien! Elle allait faire les achats des derniers vêtements à la mode à Paris. Les Nouvelles galeries à Arles, c'était quelque chose! Ce magasin aujourd'hui disparu, est tout empreint de nostalgie.
Une autre dame me raconte son enfance près du château d'Avignon. Son mari qui travaillait dur dans les champs. Le petit train qu'elle prenait pour venir à Arles. Train qui lui non plus, n'existe plus.
Au fur et à mesure chacun se remémore ses souvenirs.J'enregistre et je retranscrirai plus tard l'ensemble de ces précieux témoignages.